Interview de Branco from Phoenix
“Les choses belles sont toujours un peu ridicules”
C’est à l’hôtel Amour, quelques semaines avant la sortie de l’incroyable Wolfgang Amadeus Mozart que j’ai pu converser avec Laurent Brancowitz, dit Branco. C’était bien. La preuve en est:
Pourquoi ce titre d’album, cette mythologie filée autour de l’opéra ?
Ce sont deux choses différentes. Certaines personnes nous demandent si c’est un album concept sur la musique classique. Contrairement aux autres albums où l’on trouvait le titre la veille de l’impression du disque, cette idée est arrivée assez tôt. On voulait une espèce de mise en danger. Je me souviens très bien du moment, c‘était une idée de Thomas, et, après un premier moment de stupéfaction, on l’a progressivement adopté. Du jour au lendemain, ce n’était pas possible, car cela demandait de se jeter dans le vide. Mais on aimait le panache, le côté téméraire de ce titre, le fait de prendre une référence aussi incontournable et qui nous permet de faire un peu n’importe quoi. De jouer sur la dualité entre un truc sublime et un truc ridicule. Il faut savoir s’abandonner, renoncer à une forme de confort, et c’est cela qui nous plaisait, de faire cet effort esthétique, et ça nous a fait partir du bon pied. Comme un pacte de sang où il fait connaître un crime collectif pour souder le groupe. Ce crime esthétique fait qu’une sorte de fraternité peut unir les auditeurs… oui, c’est une sorte de pacte absurde. Mais je suis sûr que notre prochain titre sera encore plus élégant !
Et « Lisztomania »?
Liszt, en 1865, était une sorte de rock star, toutes les filles s’évanouissaient quand il jouait dans une salle. C’est la modernité totale. Dans cet album, nous avons voulu faire une musique européenne, contrairement aux anglo-saxons. On est un groupe français, et ce qui peut être un défaut lorsque on se mesure aux Anglais et aux Américains, ce qui peut être aussi une qualité si l’on parle de choses dont les autres ne parlent pas. Avoir vécu dans des endroits à l’architecture parfaite, où les références culturelles sont partout, cela nous marque. Comme les Américains parlent de leurs champs de coton ou de leur Cadillac, nous c’est l’exposition universelle et Franz Listzt… C’est parler de ce qui nous entoure, en tant qu’Européen.
Wolfgang Amadeus Mozart est un album à la fois très familier et très nouveau… Comment avez-vous fait ?
Je suis ravi de ce que tu me dis! Nous cherchons à éprouver le même plaisir lorsqu’on écoute la musique de quelqu’un d’autre. Ca devient mieux que ce que nous valons individuellement. Nos qualités s’unissent, c’est un long processus, et c’est pour cela qu’on met autant de temps à les faire. Cela donne des morceaux bien meilleurs que nous, qui nous donnent l’impression que nous en sommes pas les auteurs. Tes observations sont exactement celles que je voudrais entendre. Mais le fait qu’on nous dise : « c’est du Phoenix », je le prends comme une sorte de qualité, le fait qu’on reconnaisse notre patte, qu’il y ait un fond bien identifiable, qu’on essaye pourtant de dépasser. Mais nous n’y arrivons pas, visiblement. C’est fou de voir que ce qui constitue notre identité est quelque chose que nous n’arrivons pas à effacer.
Il y a un retour aux sources, avec ce son qui revient plus vers United, et même le visuel de vos débuts avec ce clip de « Lisztomania »…
Il y a en effet une idée de retour aux sources puisque c’est Philippe Zdar qui a produit cet album… (NDLA: et qui avait produit United!)
Les titres de chansons, mises à part « Love is a Sunsert Part I et II », sont tous très courts, composé d’un seul mot… est-ce voulu ?
C’est bien malgré nous ! Il y a bien eu un moment où l’on s’est dit : « Ces titres d’un mot, ça ne va pas ». Mai c’était presque trop tard. On a fait notre possible, pourtant.
Pourquoi deux parties pour « Love is a Sunsert Part I et II »?
Nous avons une tradition : avoir dix morceaux par album. 10, c’est le chiffre parfait pour un disque. Nous avons donc découpé cette chanson, que nous avons toujours appréhendé en plusieurs parties. Soit on faisait un morceau long, ce qu’on a fait avec sur United, avec la partie finale de “Funky Squaredance”, qui était le meilleur moment de tout le disque. Il fallait vraiment la mériter. De plus, nous l’avons mis au cœur de l’album, et cela coincider avec le rythme que nous souhaitions donner à l’album.
Vous avez mis « 1901 » en téléchargement gratuit. Pourquoi cette initiative ?
Le monde moderne nous propose cette possibilité, et c’est tellement beau et inespéré qu’on ne pouvait pas ne pas le faire. C’est tellement frustrant de finir un disque et attendre quatre mois que les gens l’écoutent. De plus, il n‘y a plus cette notion de single, dont le choix était crucial il y a quelques années, car c’était la porte d’entrée du public sur un album. Le pouvoir est revenu aux artistes et aux gens qui aiment la musique.
Avez-vous une idée de ce à quoi pourrait ressembler Phoenix dans dix ans ?
On a toujours essayé de garder une forme d’innocence, et nous avons toujours voulu, malgré tous nos ratés, de prendre nos propres décisions. Nous avons toujours voulu être indépendant jusqu’à la moelle, de ne pas se faire broyer. Notre premier réflexe a été de nous protéger, et nous avons réussi Phoenix, ce sont des amis qui jouent de la musique ensemble. Nous formons une sorte de famille. Cela fait un peu cliché, grotesque… Mais les choses belles sont toujours ridicules.
Ce que j’espère, c’est que nous garderons ce cap là encore dans dix ans, de continuer à en faire qu’à notre tête, et de rester toujours des amis. Du point de vue artistique, j’espère que nous garderons l’énergie nécessaire à faire des albums, car cela nous en demande beaucoup. Je ne sais pas si nous en ferons beaucoup d’autres ! Dans 10 ans, j’espère que l’on arrivera à garder un degré d’exigence suffisant pour notre disque.
Sur scène, en tout cas, vous ne manquez pas d’énergie…
Non, c’est complètement différent. C’est galvanisant, c’est un cadeau que l’on se fait, un plaisir immédiat, alors que le studio c’est une sorte de longue torture. Les gens ne se rendent pas compte car notre musique semble simple, mais pour nous, c’est une preuve folle que l’on ne pourrait pas vivre si nous n’étions pas les meilleurs amis du monde. Les moments sublimes de l’enregistrement doivent durer 7 minutes sur un an et demi. C’est très rare, et très précieux. Et c’est la soif de ces moments-là qui nous encourage à aller vers ce moment où nous savons que ça y est, nous avons réussi à capturer ce que l’on voulait. Cete illusion d‘avoir réussi notre pari. Illusion qui dire quelques minutes. On travaille beaucoup avec des petits dictaphones, on enregistre un truc, on l’écoute ensuite et wouhaou, on se dit que c’est mieux que ce que l’on vaut ! Et là, il y a un plaisir fou, d‘autant plus fous qu’on partage ça avec ces meilleurs amis.
Où avez-vous enregistré l’album ?
Nous l’avons enregistré dans le studio de Philippe Zdar, qui se trouve dans la rue des Martyrs. C’est un quartier assez fou, qui vit une vie de village, empli de clichés, de personnalités pittoresques. On était très heureux d’être à Paris.
Et alors, ce fameux « Saturday Night Live » ?
Les gens y sont très sympathiques… Les Américains sont très polis. On était très limite niveau préparation, mais cela s’est très bien passé finalement. D’habitude, les coulisses d’une émission télé n’ont aucun intérêt, mais là c’est différent. On voit passer des troupes de vingt acteurs déguisés en poulet, et dans une ambiance très bon enfant alors que toute l’équipe est sur la corde raide en permanence, car ce n’est que du direct, avec beaucoup de changements de décor, le tout dans une légèreté vraiment agréable.